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A chaque coin de route, des barils dans lesquels pétillaient des feux de fortune, dispensaient une chaleur bienvenue pour ceux qui s'arrêtaient auprès d'eux. La saison n'était pas des plus chaudes, et ici, dans cet endroit que fuyaient les rayons du soleil automnal, le froid mordait parfois cruellement. Le contraste avec le quartier marchand, plus haut, était tellement saisissant qu'on avait beaucoup de mal à réaliser que l'on se trouvait pourtant dans la même ville. Les Gardiens des Gemmes firent cercle autour de l'un de ces brasiers et observèrent le curieux manège de leurs guides : ceux-ci s'étaient approchés d'un petit bâtiment dont la porte cochère laissait filtrer des lumières. De cette porte, ils discutaient âprement avec une jeune femme, dont le groupe ne distinguait pas les traits à cause du contre-jour. Celle-ci leur jeta manifestement un coup d'œil avant de hocher la tête et de faire un signe de la main vers l'intérieur de la maison. Aussitôt, d'autres jeunes femmes, vêtues de robes richement ornées mais sales et déchirées par endroit, sortirent de la maison et se dirigèrent vers le groupe. Leur coiffures et maquillages outranciers ne laissaient guère de doute sur ce qu'elles étaient : des prostituées, des filles des rues qui avaient décidé de vendre leurs corps au plus offrant plutôt que de rester dans la misère. Krysos avait déjà eu un aperçu de ce genre d'individus à Akroïth, et Amber lui avait expliqué ce qu'elles faisaient ; il savait qu'elles n'étaient pas dangereuses, mais leur compagnie le mettait malgré tout mal à l'aise. Cependant, leur parfum enivrant, leurs gestes gracieux et le doux papillonnement de leurs cils lourds d'artifices ne le laissaient pas indifférent, et il se mit à les dévorer des yeux, tandis qu'elles invitaient le groupe d'aventuriers à les accompagner. Jetant un regard vers leurs guides, ceux-ci les incitèrent à suivre les prostituées là où elles les emmenaient. Aucun mot ne fut prononcé durant la marche. Les filles de joie tournaient autour d'eux tout en les guidant, appréciant la forte musculature de Sappir ou touchant avec légèreté le pommeau de l'épée de Krysos. Elles manifestèrent même de l'intérêt pour Agata et Amber, dont-elles caressaient les visages avec douceur. De temps en temps, un petit gloussement mutin échappait à l'une des jeunes femmes. Il n'émanait d'elles aucune menace, juste l'émerveillement et la joie simples que peuvent procurer la vision de nouveaux visages - clients potentiels - à ceux qui ont tout perdu. Malgré lui, Krysos les plaignit… Beryl était étroitement collé à lui et jetait partout des regards apeurés, ne comprenant manifestement pas pourquoi l'une des ces filles avait entrepris de jouer avec ses boucles blanches. La grande rue circulaire se déroulait devant eux pendant qu'ils marchaient ainsi, entraînés vers une destination inconnue par leurs charmants anges gardiens. Personne ne vint leur chercher noise durant le trajet, les coups d'œil appuyés que lançaient fréquemment les filles de joie autour d'elles suffisaient à libérer le passage. Les rues qu'ils dépassaient, et apercevaient à peine dans l'ombre, étaient tortueuses et semblaient tracées en dépit du bon sens, comme si aucun plan préalable n'avait été établi : les maisons se dressaient ça et là, sans aucune logique ni harmonie ; elles étaient simplement posées là où leurs habitants avaient décidé de vivre, sans aucun égard pour la circulation ou la commodité. Cela reflétait bien l'état d'esprit des gens de ce quartier, auxquels il importait plus d'avoir un toit sur la tête, aussi bancal soit-il, que de se préoccuper de choses aussi futiles que l'aménagement urbain. Et pourtant, on apercevait parfois des bâtisses imposantes, qui avaient sûrement connu des jours meilleurs, mais dont on pouvait encore discerner la beauté à travers la saleté et la décrépitude : des balustrades en fer forgé, des fenêtres aux petits carreaux colorés, certains brisés, des portes aux tympans travaillés… Tous ces éléments indiquaient que le bas quartier n'avait pas toujours été cet immense bouge infâme et abandonné des hautes sphères du pouvoir. Ils se dirigeaient justement vers un bâtiment de ce genre. Il était constitué de deux étages, le premier en pierres solides bien taillées, et le second en bois, verni avec soin. Ses larges fenêtres étaient encadrées de lourdes tentures pourpres et à chacun de ces coins brûlaient des torches. Des individus entraient et sortait par la grande porte, que surmontait une terrasse supportée par deux forts piliers de marbre jaune. L'apparence des individus qui fréquentaient ce lieu était hétéroclite : on y croisait aussi bien des malfrats crasseux et débraillés que des gentilshommes bien habillés, aux chapeaux bien enfoncés sur leurs têtes afin de ne pas être reconnus. L'une des prostituées fit une révérence théâtrale devant eux avant de déclamer : « Bienvenue à L'Eros Ecarlate de Dame Ruby ! » Les Gardiens des Gemmes jaugèrent l'endroit du regard avant de se risquer à l'intérieur. D'autres prostituées, accoudées au mur de la maison close - car il s'agissait bien de cela - les invitaient à entrer par des signes aguicheurs. Krysos décida de rassembler tout le monde afin de prendre une décision. « Pensez-vous que ce soit dangereux ? interrogea-t-il ses compagnons. Je n'ai jamais mis les pieds dans… ce genre de lieu… - C'est toi qui a insisté pour voir cette Ruby Carminéros, non ? lui répondit Amber, un peu agacée. Nous t'avons suivi parce que nous pensions que tu étais sûr de toi. On peut toujours revenir en arrière et chercher un autre moyen… - Nous sommes sur place, il serait stupide de renoncer maintenant, intervint Obsidien. Je n'aime pas trop ce genre d'endroit (il regarda Agata qui faisait la moue), mais je pense que nous devrions entrer et voir ce que nous pouvons y apprendre. » Syen ne sembla pas opposé à cette idée. Sappir se contenta de hausser ses larges épaules et Verdel, visiblement peu rassuré, opina du chef, signifiant ainsi son accord. Seule Agata, occupée à chasser une fille un peu trop entreprenante, paraissait plus que réservée. Krysos déglutit, puis, la main de Beryl bien serrée dans la sienne, il franchit le seuil de la maison, les autres sur ses talons. Il fut alors assailli d'une foule de sons, d'odeurs et de couleurs. Des rires résonnaient dans le hall de l'établissement de plaisir. Des candélabres éparpillés sur les meubles précieux dispensaient une lumière tamisée, suffisante cependant pour ne rien perdre de ce qui se déroulait dans chaque coin de la vaste pièce. Des jeunes femmes étaient langoureusement allongées sur des sofas rouges, en compagnie d'hommes dans un état d'ébriété visiblement avancé. Des couples échangeaient des baisers passionnés - entre autres gestes plus lubriques - aux yeux de tous sans aucun complexe. Krysos cru même apercevoir dans un coin un homme, qui portait une perruque poudrée, enlacer ce qu'il lui sembla bien être un jeune garçon habillé en femme. De lourds rideaux de velours rouges, semblables à ceux de l'extérieur, cascadaient sur le sol recouvert de tapis épais aux couleurs chamarrées. Un grand double escalier menait à l'étage supérieur, duquel descendaient maints hôtes et invités, marchant bras dessus bras dessous. Le hall donnait, à droite et à gauche, sur une enfilade de pièces plus petites mais visiblement encombrées du même genre de scènes qui se déroulaient ici. L'odeur de la cire fondue et du parfum des « employés » se mêlaient dans une senteur entêtante, un peu écoeurante, mais qui tournait la tête. Partout dominaient l'or et la pourpre. Mais en dessous de tout ce faste, de toute cette richesse affichée, de tout ce libertinage exercé à la vue de tous, on distinguait la réalité, la vacuité et l'artifice de tout ce décor : l'or n'en était pas, le velours ne cachait que partiellement les lézardes des murs, l'alcool qui coulait à flot était de mauvaise qualité, les robes sales, les perruques de travers, les rires forcés… Les gens rassemblés ici faisaient confiance à cette fausse réalité, lassés de celle qu'ils vivaient au quotidien ; ils venaient chercher ici le peu de rêve de splendeur, de flamboyance qui leur restait, même s'il n'était que temporaire et factice. Dès qu'ils se furent avancés au milieu du hall, une véritable petite escouade de jeunes garçons, habillés comme des pages mais eux aussi débraillés, leur indiquèrent le double escalier. Quand ils commencèrent à s'y diriger tous, le plus grand des garçons, dont la bouche était barrée d'un gros trait de rouge-à-lèvres, les retint en disant : « Vous ne pouvez pas tous monter. Les quartiers de Maîtresse Ruby ne sont pas ouverts à n'importe qui. Qui d'entre vous veut lui parler en personne ? » Krysos, sentant les regards des autres le pousser en avant, fit un pas. C'était lui qui avait décidé de venir ici, il devait assumer jusqu'au bout. « Je… vais y aller… » Sa voix tremblait un peu, autant à cause de l'endroit insolite où il se trouvait que du mystère qui entourait la personne qu'il s'apprêtait à rencontrer. « Vous m'attendez tous ? » demanda-t-il en se retournant vers ses compagnons, craignant un instant qu'ils ne le laissent seul ici. Beryl se jeta alors sur son bras, bien décidé à ne pas laisser son frère faire face seul. Il avait peur lui aussi, mais la perspective de rester à attendre dans le hall avec les autres l'effrayait encore plus. Krysos se sentit malgré lui soulagé que son frère veuille le suivre, car c'était la meilleure compagnie qu'il avait espéré en cet instant. Il reprit donc sa main dans la sienne et s'adressa au page qui attendait : « Nous sommes deux. Ca ira ? - Veuillez me suivre. » Et la demi-douzaine de jeunes serviteurs les précéda jusqu'à l'escalier.
Un long couloir éclairé de chandeliers accolés aux murs s'ouvrait devant les jumeaux. Les petits pages les avaient abandonnés en haut de l'escalier, et leur avaient indiqué d'aller toujours tout droit. Alors qu'ils avançaient à petits pas, les frères purent distinguer à intervalles réguliers sur les murs des peintures représentant des scènes galantes, certaines plus lubriques que d‘autres… Il régnait dans cet endroit un parfum différent d'en bas, plus subtil, plus léger, mais empreint d'un mystère envoûtant. Il ressemblait à l'odeur de l'encens que Ferypenda faisait parfois brûler dans la maison tôt le matin… Pendant un moment, les deux frères se crurent revenus chez eux, à TigrEye… Puis une autre odeur se superposa, moins agréable : celle du sang frais. Les jumeaux s'arrêtèrent alors devant une porte qui se trouvait au fond du couloir. Elle comportait un petit heurtoir métallique et, prenant son courage à deux mains, Krysos s'en empara et le cogna trois fois contre la porte. Comme personne ne répondait, il attendit environ une minute avant de se décider à entrer. La pièce était petite, d'un aspect étrangement sphérique, et remplie d'un tas d'objets hétéroclites tous plus étranges les uns que les autres. Des alambics, des carafes, des éprouvettes, des athanors, dispersés en désordre sur une table, reflétaient la lumière d'une grande lampe posée sur le sol. Des cadavres de rats et d'oiseaux trainaient entre tout ce bric-à-brac. L'odeur d'encens était devenue plus forte et Krysos remarqua qu'une bûche craquait dans une petite cheminée : c'était elle qui dégageait ce parfum. De nouveau, le jeune homme sentit sa tête tourner un peu. Dans un premier temps, les deux frères ne virent personne dans la pièce, mais un doux frottement se fit entendre dans une zone sombre et une petite bougie s'alluma alors. Elle révéla une partie de la pièce encombrée d'un gigantesque lit à baldaquins, tellement surchargé de voiles et de coussins pourpres qu'il en disparaissait presque. Une silhouette se mouvait près du lit, s'approchant afin de se mettre en lumière : c'était une femme portant une perruque blanche impressionnante et une magnifique robe rouge au large décolleté. Quand elle vit ses deux visiteurs, elle s'arrêta et leur sourit, étonnée de les trouver là. « Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu entrer », commença-t-elle. Elle avait une voix profonde, étrangement grave, mais d'une sensualité parfaitement discernable. « J'honorais la commande d'un client... » - Nous… nous n'avons vu personne sortir, nous ne pensions pas vous déranger… » Krysos était troublé. - Mon client est déjà sorti depuis une petite heure. Mon travail ne consiste pas seulement à satisfaire les plaisirs charnels des hommes. » Elle s'assit sur le lit et sa robe s'étala sur la couverture rouge. Son visage était beau, mais empreint également d'une maturité qui faisait défaut aux jeunes prostituées que Krysos et Beryl avaient vu en bas. Cette femme connaissait la vie, ses joies et ses peines, ses difficultés et ses bonheurs. Malgré la poudre blanche qui couvrait ses joues et ses épaules, on pouvait distinguer quelques rides, qui, loin de la faire paraître plus âgée, la rendait plus attirante. « Vous êtes encore des enfants, nota-t-elle en les regardant distraitement. Des enfants au visage bien étrange. Vous êtes beaux... J'aime la beauté… » Sa voix s'était faite lointaine, comme si elle se parlait à elle-même. Puis elle se reprit : « Je suis Ruby Carminéros, la reine de tout ce joyeux spectacle. Que puis-je faire pour vous ? L'un de vous deux désire-t-il devenir un homme grâce à mes talents ? Je vous préviens, il faudra y mettre le prix… » Krysos comprit, lentement, où la femme voulait en venir. Il rougit un peu, avant de s'avancer, en essayant de paraître moins timide. « Nous ne voulons rien de tout cela, en fait, nous… nous voulons…, bégaya-t-il. - Ah ! je sais ! s'écria Ruby. Un sortilège d'amour, bien sûr ! Cela fait aussi partie de mes talents, au cas où on ne vous l'aurait pas dit… - Euh… non, non, ce n'est pas cela non plus… » Krysos n'arrivait pas à se lancer. Il était comme hypnotisé par les yeux de Ruby, qui le scrutaient à présent avec une intensité au-delà de la curiosité. Celle-ci retira alors sa perruque et une cascade de cheveux auburn tomba sur ses épaules dénudées. Sa physionomie changea du tout au tout, et elle parut alors beaucoup plus accessible, plus vivante, mais non moins mystérieuse. Krysos s'approcha d'elle, Beryl toujours accroché à son bras. « Nous voudrions profiter de votre expérience… mais pas de celle-là…, se hasarda-t-il. - Je suis une prostituée, mes talents restent limités, bien qu'ils puissent répondre à tous les désirs qu'un homme normalement constitué puisse formuler. » Elle rafraichissait son maquillage devant un miroir à main. « Si vous ne voulez pas coucher avec moi ni un sortilège, que voulez-vous ? » - Excusez-moi, mais… qu'entendez-vous par « sortilège » ? - Faire tomber les gens amoureux ! répondit-elle, d'un ton plein de lyrisme. Leur inspirer un tel désir pour une personne qu'ils préféreraient mourir plutôt que de s'en passer. Un Don merveilleux, n'est-ce pas ? Nombre de gens de la haute société font appel à mes services. Le désir sexuel est l'un des commerces les plus lucratifs au monde. » Krysos se ressaisit un peu. Il ne voulait pas se laisser intimider par les mots lourds de sens de cette femme, aussi séduisante soit-elle. Il se campa résolument devant Ruby et s'éclaircit la voix : « En fait, nous ne voulons pas de ce genre de service. Nous avons entendu dire que vous possédiez des informations confidentielles sur le palais impérial… » Ruby se détourna de son miroir et regarda cette fois intensément les deux jumeaux. Ses yeux s'élargirent quand ils rencontrèrent ceux, déterminés et inquisiteurs, de Krysos. Elle se leva et vint vers lui, d'une démarche empreinte de volupté. « Dans le but de vous y infiltrer, j'imagine ? conclut-elle. Et pourquoi deux chérubins comme vous… (elle passa sa main sur le torse de Krysos, signifiant par là qu'elle ne le considérait absolument pas comme un « chérubin) voudraient se frotter à notre chère élite impériale ? » Le mépris se décela dans son ton quand elle prononça ces deux derniers mots. - Nous avons quelque chose à y chercher. Un objet, plus précisément. Nous aurions voulu savoir ce que vous pouviez nous apprendre sur la configuration du palais, ses cachettes possibles, sa sécurité, enfin, vous voyez… - J'ai souvent séjourné dans ses geôles, ainsi que nombre de mes espions, répondit Ruby, qui tournait toujours autour des jumeaux. Certains y ont perdu la vie, d'autres ont réussi à la garder. Pas par un effet de la bonté de sa gracieuse majesté, bien sûr. C'est seulement une façon de me rappeler qu'il peut faire de nous ce qu'il veut… Quant à moi, mes relations entretenues grâce à mes services pour des gens importants m'ont été très utiles pour éviter la potence. - Vous ne semblez guère aimer l'empereur Diaman…, hasarda Krysos. - Ce chien ! » Elle avait craché le mot. « La maison Magnazurant est un repaire de criminels bien plus dangereux que ceux que j'abrite ! Et Diaman en est la plus affreuse progéniture ! Cela fait des années que je le combats, mais cet immonde bâtard sait s'y prendre ! Et il est bien entouré…» Ruby tournait maintenant au centre de la pièce, comme un fauve excité. Elle prit son miroir à main et le brisa sur son genou. Elle contempla alors son reflet dans les morceaux qui gisaient, épars. « Les plus belles années de ma vie s'en sont allées, mais je compte bien consacrer celles qu'il me reste à mettre à terre cette infâme charogne. Toute aide est la bienvenue. » Elle se retourna vers les jumeaux. « D'où qu'elle vienne. Joignez-vous à moi et je ferais ce que je peux afin de vous permettre d'obtenir ce que vous voulez. Le palais impérial est une véritable forteresse, que vous ne réussirez jamais à percer seuls.» - C'est que… nous sommes déjà tout un groupe et nous n'envisageons pas de… - Toi seul serait suffisant, miaula Ruby en se frottant tout contre lui. Je t'ai pris pour un enfant, mais en fait tu es un guerrier. » Elle caressait la ligne de son menton. « Je devine en toi une force considérable… colossale… Tu lui ressembles tellement... Ta virilité est prête à s'épanouir, pourquoi ne pas t'en remettre à moi ?… » La reine des prostitués avait approché son beau visage tout prêt du sien, et Krysos sentit une bouffée de chaleur l'envahir. Le reste de la pièce se brouilla alors, seul Ruby lui paraissait nette à présent… et si belle… « Toi et moi, quel formidable couple nous formerions ! s'extasia-t-elle en prenant le visage de Krysos dans ses grandes mains aux ongles vernis. Tu serais mon chevalier et moi ta reine ! Tu écraserais nos ennemis de ta lame furieuse, et moi je te rendrais les honneurs que l‘on doit au plus puissant des guerriers… ! Imagine, la paix que nous pourrions apporter à tous ces gens, si nous faisions tomber l'empereur… Toi et moi… ensemble… » Les paroles de Ruby étaient si tentantes, elles faisaient entrevoir un si bel avenir… Krysos ne pouvait s'empêcher de l'écouter, les muscles tendus, la chaleur lui irradiant le bas-ventre. Il se sentait plein d'une force nouvelle, capable de soulever des montagnes, seulement pour ses beaux yeux… seulement si elle le lui demandait… Ruby n'était plus une prostituée à ses yeux, mais une figure rayonnante qui lui offrait à la fois la victoire et l'amour, une reine transfigurée dans ce bouge insalubre, qui n'attendait que son roi afin de se manifester. « Viens, mon chevalier, viens prendre ton acompte. Si tu m'obéis, les plus grands plaisirs seront tiens… » Et elle l'attira vers le lit, en le tirant doucement par le bras. Krysos, totalement hypnotisé par le pouvoir de Ruby, se laissait faire avec délice. Il la voulait, là, maintenant, et rien ne pourrait l'empêcher de satisfaire cette faim dévorante qui lui faisait bouillir les entrailles… La simple caresse des mains de sa reine bien-aimée dans ses cheveux le rendait fou… Une forme sombre s'interposa entre lui et l'objet de son désir. Sa vue revint à la normale, et il vit Beryl, les bras écartés, entre lui et la prostituée qui avait repris son apparence normale. Elle était à moitié allongée sur le lit, une expression de fureur outrée sur le visage. Se retournant vers son frère, Beryl tambourina sur le torse de Krysos, les larmes aux yeux, en lui « criant » de ne pas écouter cette sorcière. Krysos ne comprit pas dans un premier temps le comportement de son jumeau, encore abruti par la vision de Ruby devenue la plus belle femme du monde… puis il se rappela, et se rendit compte qu'il avait été victime du Don de la prostituée, qui avait essayé de le séduire afin de l'utiliser à son compte. Il fit reculer Beryl, le remerciant silencieusement de l'avoir ramené à la raison. S'approchant de Ruby, assise sur le lit et encore secouée par l'intervention du jeune muet, il la regarda d'en haut, et lui dit d'un ton méprisant : « Si vous n'avez rien à nous apprendre, nous nous débrouillerons nous-mêmes pour trouver un moyen d'entrer dans le château. Aucun de nous ne vendra son âme pour obtenir vos faveurs. - Vous n'arriverez à rien, grinça Ruby, frustrée de ne pas avoir obtenu ce qu'elle voulait. Ce palais sera votre tombeau si vous vous y aventurez… - Nous prendrons le risque, ce ne sera pas le premier, lui répondit Krysos. Votre combat est juste, mais je n'apprécie pas vos… méthodes. On obtient rien des gens en en faisant des esclaves. » Ruby prit une expression déconfite, mais son orgueil n'avait pas disparu. Elle sourit timidement à Krysos, espérant contre toute attente le séduire de nouveau. « Un esclave ? Non, tu aurais été mon amant, mon seul ami et mon frère… - J'ai déjà un frère, et des amis également. Pour le reste… je me passerai de vos services. Désolé de ne pouvoir combler vos attentes. » Il fit une petite révérence devant la reine des prostitués et commença à rebrousser chemin vers la porte. Beryl marchait à reculons, son regard sans pupilles toujours tourné vers Ruby, une expression de colère suspicieuse sur le visage. Il détestait cette femme qui avait essayé de voler le corps et l'âme de son frère.
Mais sa colère ne pouvait surpasser la haine que la prostituée éprouvait à son égard. Elle suivit des yeux les jumeaux qui s'éclipsaient dans le couloir sans autre forme de politesse. Jamais on ne l'avait repoussé ainsi ; jamais elle n'aurait dû le tolérer. Son orgueil se contorsionnait dans sa poitrine, dans sa tête, dans ses mains. Elle ne pouvait le supporter… Elle avait désiré cet homme à un point tel que le fait de ne pas l'avoir obtenu la torturait. Elle obtenait toujours ce qu'elle désirait. Et celui-ci lui avait échappé, à elle, la grande Ruby Carminéros, elle qui faisait tourner la tête de n'importe quel homme au point qu'ils se tuaient pour elle quand elle le leur demandait. C'était abject. Elle ne pouvait le souffrir plus longtemps. Cet immonde petit insecte aux yeux rouges l'avait repoussé sur le lit, loin de sa proie, comme une vile créature nuisible. Comment avait-il osé ? Elle devait se venger. Le lui faire payer. Par n'importe quel moyen. Et elle cherchait ce moyen. Elle cherchait encore quand, baissant les yeux sur sa main, dont l'un des ongles s'était cassé dans sa chute sur le lit, elle remarqua, coincé dans une de ses bagues, un long fil d'argent… légèrement bouclé, brillant et ondulant sans aucun souffle d'air. Alors, elle entrevit ce qu'elle allait faire. Cela faisait si longtemps qu'elle était seule... si longtemps qu'il était parti... Non, qu'on le lui avait enlevé. Le seul homme qu'elle avait réellement aimé... Pendant un instant fugitif, elle avait de nouveau aperçu son visage sur celui du jeune inconnu qui venait de sortir. Pas une ressemblance formelle, mais une attitude, une impression... Peut-être la forme de son menton, de sa mâchoire... le ton de sa voix ou sa posture... Tout en lui rappelait Samar. Elle ne s'en était pas rendue compte tout de suite, mais quand son souvenir s'était surimposé sur le visage du jeune homme, quelque chose se trouva brisé en elle. Elle se crue revenue en arrière des années plus tôt, à l'époque où elle se savait belle et respectée de tous... Et aimée... Réellement. A ses côtés, elle s'était sentie de nouveau jeune et belle. Malgré elle, elle avait jeté son Don vers lui, afin qu'il l'étreigne comme elle aimait l'être, afin qu'il puisse lui dire les mots qu'elle n'avait plus entendu depuis ces temps heureux... Mais il s'était détourné d'elle, la laissant plus seule qu'elle ne l'avait jamais été. Il lui sembla réaliser pour la première fois, avec une horreur indicible, que Samar était mort et qu'elle ne le reverrai pas. Mort à cause de l'Empire... Il lui arrivait d'envier ceux qu'elle unissait grâce à son Don, leur bonheur sans nuages, les mariages, les amoureux qui marchaient le soir à l'ombre des arbres... Certes, ces sentiments qu'elle engendrait n'étaient ni naturels ni réels, mais quelle importance ? Ne semblait-il pas tristement cynique qu'elle puisse lier des inconnus entre eux avec tant de facilité alors qu'elle même passait son temps à contempler sa couche vide et froide ? Les amants de passage ne comptaient plus pour elle. C'était Samar qu'elle voulait... lui ou celui qui lui ressemblait... Après la perte de cette perle rare, il lui semblait que plus rien ni personne ne pourrait la combler. En l'abandonnant, il venait de tuer la dernière once d'humanité qui restait en elle. Dorénavant, elle n'aurait plus aucune pitié pour personne. Puisque son coeur était irrémédiablement brisé, que pouvait bien lui importer celui des autres ? Mais il lui restait encore un espoir de voir revenir son amant. Un espoir qui tenait à un mince cheveu blanc... Elle prit place devant son fatras d'instruments divers, dans lequel elle se trouvait parfaitement à son aise. Quand l'une des ses filles vint l'informer qu'un client demandait à la voir, elle la congédia et lui dit qu'elle ne prendrait plus de client aujourd'hui, qu'elle était occupée et ne devait pas être dérangée. Quand la porte fut refermée, elle posa délicatement le cheveu blanc sur une petit plaque de verre qu'elle plaça sous un étrange appareil. A travers la gemme spéciale qui y était enchâssée, elle put voir à qui ce fin fil appartenait. Elle s'en servait souvent afin d'être sûre que le matériel qu'elle utilisait pour ses sortilèges appartenait à la bonne personne, celle désignée par son client. Appartenait-il à l'un ou à l'autre frère ? Dans les facettes de la pierre transparente apparut un visage, un peu déformé, difficilement discernable : était-ce son amant ingrat ou bien son ignoble frère ? Elle fit le point avec une molette qu'elle tourna ; elle discerna des yeux sans pupilles… Ce cheveux n'appartenait pas à l'homme qu'elle aimait, mais à l'autre, celui qu'elle haïssait. Il avait dû se coincer dans sa bague au moment où il l'avait repoussé sur le lit. Son souvenir raviva sa rage. Elle s'adossa à sa chaise et laissa tomber son menton sur sa poitrine opulente, s'abandonnant un moment à sa colère mêlée de chagrin. Mais elle se redressa vite : elle devait pouvoir faire quelque chose avec ce cheveu, mais quoi ? Elle se mit à faire les cent pas dans sa chambre, remit une bûche dans la cheminée et laissa les vapeurs parfumées lui éclaircir l'esprit. Elle possédait un cheveu d'un homme auquel elle voulait du mal… Qu'en faire ? Elle avait pensé d'abord que c'était celui du double de Samar, et avait envisagé de lui jeter un sortilège afin de le faire revenir vers elle au grand galop, mais ce n'était pas le sien. Comment utiliser cet atout à son avantage ? De quelle utilité ce cheveu pouvait-il être pour elle ? A force de marcher, elle trouva. Là, enfermé dans une bouteille de verre, elle-même cachée dans un petit meuble, elle gardait précieusement quelque chose dont elle avait réussi à s'emparer bien des années auparavant, alors que Diaman n'était encore qu'un tout jeune souverain que l'on pouvait encore approcher sans se heurter à un bataillon de soldats armés jusqu'aux dents. Fouillant dans cette petite commode sur laquelle étaient entassés des vêtements, elle dénicha enfin ce qu'elle cherchait : une minuscule fiole dans laquelle roulait un autre cheveux, moins brillant et plus raide. Elle le contempla en tournant le flacon dans sa main, un sourire machiavélique sur le visage… "Tous les deux, vous m'avez pris l'homme que j'aime, murmura-t-elle. Vous en paierez les conséquences..." Elle se dirigea de nouveau vers sa table et repoussa de côté ses ustensiles. Devant elle, elle plaça un grand bol rempli d'eau, dans lequel elle plaça une bougie flottante. Elle saisit la petite flamme entre deux doigts, fit le geste de la tordre, et celle-ci grandit, tout en virant du jaune ardent au rouge sang. D'une petite cage voilée suspendue à côté, elle sortit un petit oiseau au plumage blanc, qu'elle égorgea rapidement avant d'en verser le sang dans l'eau. Elle sortit le cheveu de Diaman de son récipient, et le plaça près de sa main gauche ; elle prit également le cheveu du frère de son amant disparu et le posa près de sa main droite. Elle prononça alors ces mots, sur un ton incantatoire : « Ils ne se connaissent pas, Elle saisit alors le cheveu brillant et ondulé dans sa main droite et le porta au-dessus de la flamme rouge vacillante. Elle savait qu'elle n'avait pas droit à l'erreur, car la perte de ses deux précieux éléments serait irréparable. Elle prit ensuite le cheveu de Diaman et l'approcha de celui de Beryl jusqu'à ce qu'ils se touchent : le cheveu du souverain vint s'entortiller autour de celui du muet, scellant un pacte dont elle-même ne pouvait saisir toutes les implications… Tenant toujours les deux cheveux enlacés de ses deux mains, elle continua sa mélopée : « Que la passion habite dès à présent Diaman nèb Magnazurant Elle laissa alors tomber les deux cheveux entrelacés dans la flamme de la bougie ensorcelée. Celle-ci vira au noir pendant une seconde, puis s'éteignit. Elle avait réussi. Elle avait fait d'une pierre deux coups en maudissant du mal d'amour son ennemi juré et celui qui lui avait enlevé son amant. Ce qui résulterait de ce sortilège, le plus puissant qu'elle ait jamais jeté, elle n'en savait rien. Mais sa colère était calmée… Pour un temps, jusqu'à ce que sa faim d'amour la dévore de nouveau...
Quand les jumeaux redescendirent l'escalier, Amber et Obsidien se précipitèrent vers eux. Le groupe avait visiblement prit un peu ses aises pendant leur absence : Sappir était assis en tailleur au milieu du hall, tandis qu'une nuée de jeunes filles lui tournait autour. Syen, confortablement assis dans un divan, devisait en charmante compagnie, un verre de vin à la main. Verdel faisait démonstration de ses talents de musicien devant quelques pages ébahis. Agata était invisible. Arrêtant d'un geste les inévitables questions, Krysos se tourna vers Obsidien : « Cette femme ne peut pas nous aider. Elle a sa propre guerre à mener. Nous allons devoir trouver un autre moyen de pénétrer dans le château. - Tu as l'air secoué », s'inquiéta le prêtre en l'observant. Il nota aussi l'expression renfrognée, assez inhabituelle, de Beryl. « Que s'est-il passé exactement ? Que t'a-t-elle dit ? - Des choses agréables à entendre, mais dangereuses. Je préfère ne plus y songer… Nous devrions sortir d'ici. » Le groupe se dirigea vers la porte, et retrouva l'air froid du dehors. Agata, son arc posé sur le sol bien en évidence, les attendait, adossée à la bâtisse. Elle les rejoignit. Visiblement, la compagnie des filles de joie lui était désagréable. « Tu as appris quelque chose ? demanda-t-elle à Krysos. - Pas vraiment. Enfin si, une chose : il faut se méfier des artifices. - Ah ! Je vois. Elle a essayé de te séduire ! s'exclama Amber, mi-amusée, mi-irritée. Et tu t'es laissé faire ? - Non, enfin... - Les hommes, vous êtes tous les mêmes ! Il suffit qu'une femme papillonne des cils devant vous pour que vous perdiez la tête !" Krysos se tourna légèrement vers son frère avant de regarder Amber dans les yeux. « Je crois que cette femme est capable de bien des choses pour donner à un homme l'illusion du bonheur. Mais je ne crois pas qu'elle soit heureuse elle-même. » Il mit ainsi fin à la conversation. Il ne sut jamais à quel point il avait raison.
Après avoir difficilement retrouvé leur chemin en évitant les mauvaises rencontres, les Gardiens des Gemmes se retrouvèrent de nouveau exposés au soleil de fin d'après-midi. Bientôt il se coucherait, le temps que Zyrconia achève sa révolution, pour revenir demain illuminer les terres. La Lune luisait déjà fortement dans le ciel, au sud-ouest. S'ils voulaient s'infiltrer dans le palais aujourd'hui, il fallait faire vite. Ruby Carminéros ne leur ayant été d'aucun secours, le groupe se mit à marcher un peu au hasard ; le découragement commençait à les assaillir. Mais, calquant leur pas sur celui de Syen, alerte et décidé, ils se retrouvèrent finalement sur la place Safranivéenne, là où l'empereur avait fait son discours quelques heures plus tôt. Le banni d'AguaMarina avait un plan en tête, et en fit part à ses amis : « Je sais que c'est risqué de pénétrer dans ce château sans savoir ce qui nous y attendra. Aussi je propose que seuls quelques-uns d'entre nous s'y faufilent… - Mais comment, Syen ? s'insurgea Krysos. Les gardes ne nous laisseront pas passer au niveau supérieur, et même s'ils le faisaient, on ne peut pas frapper à la porte en espérant qu'ils nous ouvrirons ! - Il y a une autre entrée que nous n'avons pas envisagée. Celle-ci. » Il montra d'un geste discret la porte par laquelle le souverain avait surgi sur la place accompagné de son escorte. « Cette porte mène sûrement à un passage secret qui permet à Diaman de quitter son palais pour se rendre en ville sans avoir à la traverser. N'oubliez pas à quel point il est prudent… - Nous ne savons pas où cela conduit, répondit Agata, à voix basse. Et si cela menait droit dans un piège ? Il n'y a même pas de garde pour défendre cet endroit, c'est louche. - Nous n'avons plus beaucoup de temps devant nous, contra Syen. Plus nous attendons, plus le danger menace. Il reste encore le village de CatEye à sauver, en imaginant qu'il n'est pas déjà été attaqué. Et si nous voulons voir l'Oracle avant, une décision doit être prise maintenant. » Krysos tourna son regard rougeoyant vers la porte, leur unique chance de pénétrer dans la forteresse impériale. L'absence de soldats, alors qu'ils avaient été si nombreux pendant l'allocution, le laissait perplexe, mais le temps n'était plus aux débats intérieurs. Il prit les choses en main. « Nous faisons ce que dit Syen, décida-t-il. J'y vais avec lui. Obsidien, tu viens aussi, ainsi qu'Amber : ton Don pourra nous être utile. Les autres, faites le guet. Nous allons d'abord jeter un œil dans ce souterrain afin de voir où il mène. S'il y a un danger, nous rebrousserons chemin. - Elle est sans doute fermée à clef. Tu crois qu'ils laisseraient une issue pareille ouverte à tous les vents ?, s'inquiéta Amber. - C'est-ce que nous allons vérifier tout de suite. » Et Krysos, tout en jetant des coups d'œil alentours afin d'être sûr qu'aucun garde caché n'était en train de l'observer, se dirigea vers la porte. Elle était plus large que haute, assez pour laisser passer trois cavaliers de front. Elle était à double battants et deux poignées permettaient de l'ouvrir. Il tira un peu sur elles et sentit la porte bouger sur ses gonds. Il fit un geste vers ses compagnons et ceux-ci s'avancèrent au milieu de la place. C'est alors que tout se précipita. Des claquements, des entrechoquements métalliques envahirent le lieu. Tout autour de la place Safranivéenne, des soldats en livrée, armés de lances et de hauts boucliers prenaient position en cercle, dans un ordre parfait rythmé par leurs pas saccadés, parfaitement synchrones. Sur les gradins, d'autres soldats, armés d'épées ceux-ci, se mettaient en place ; plus hauts, disséminés sur les toits proches, des archers impériaux avaient déjà pointés leurs arcs chargés sur le centre de la place, à présent fermée de toute part. A leurs côtés, quatre ou cinq soldats portant des arquebuses les tinrent en joue. Les Gardiens des Gemmes étaient cernés, sans aucune possibilité d'échappatoire. « On m'avait parlé de votre témérité, mais pas de votre stupidité. » Levant les yeux, le groupe d'aventuriers pris au piège comprit que cette voix était celle de l'empereur Diaman, posté sur une terrasse à faible hauteur, juste au-dessus de la porte. Il était accompagné du général Wavell et de la femme sans nom à la natte blonde, toujours vêtus de leurs armures. Quelques courtisans étaient aussi de la partie et s'esclaffaient devant la mauvaise posture de ceux qui avaient imaginé tromper la vigilance de leur souverain. Diaman frappa dans ses mains, en dérision. « Vous avez réellement pensé pouvoir vous infiltrer dans mon palais ainsi, sans rencontrer aucune résistance ? persifla-t-il, se moquant ouvertement d'eux. Vous n'êtes de que vils paysans, votre pitoyable petite bande ne mérite même pas que je mobilise autant d'hommes. - Comment as-tu été mis au courant de notre présence ? grinça Krysos entre ses dents. - Mon fidèle général ici présent (il désigna Wavell en lui posant la main sur l'épaule) s'est empressé de me donner votre signalement, que j'ai ensuite transmis à mes espions. Ils connaissent vos moindres faits et gestes depuis que vous avez passé les portes de SolaPiair. » Wavell jeta vers Krysos un regard triste, découragé, comme pour tenter d'exprimer à quel point il était désolé. Mais l'attention du jeune guerrier restait fixée sur le souverain. - Tes hommes ont massacré mon village ! hurla-t-il. Elle ! » Il désigna d'un doigt accusateur la femme en armure à gauche de Diaman. « Elle a agit sous tes ordres ! Des centaines d'innocents sont morts ou ont perdu leur foyer à cause de vous ! Pourquoi voler ces gemmes ?! Que représentent-elles pour toi ?! - Quelle magnifique tirade ! se moqua la femme aux cheveux blonds, de la même voix dédaigneuse que Krysos connaissait déjà. Tu espères nous émouvoir ? Les volontés de notre seigneur font loi, contente-toi de cela et va donc pleurer tes morts loin de nos regards ! - Ma chère Aegys, susurra Diaman en se penchant vers elle, ce rustre te demande pourquoi tu as tué ses compatriotes, réponds-lui voyons… » Aegys se pencha sur la balustrade afin que Krysos entende bien ses mots : « Tes idiots de prêtres ont cru bon de résister autant que possible à mon Don. S'ils s'étaient laissé faire, ils auraient eu la « chance » des habitants de LazuLapi. Ils sont seuls responsables de ce qui s'est passé. On ne refuse pas une requête impériale, sinon on en paie les conséquences. Va donc te lamenter sur leur tombe ! - Les gemmes élémentaires me donneront accès à un grand pouvoir, renchérit Diaman. Un pouvoir qui peut enrichir ce monde et me faire l'égal d'un dieu. Ce peuple a besoin d'un chef capable de le guider vers le progrès. Et lorsque le chemin des cieux me sera ouvert… plus rien ne sera impossible. Que représente la vie de quelques centaines de personnes face à un tel absolu ? » Krysos, fou de rage, dégaina son épée de feu qui brasilla sous sa poigne serrée. Le reste du groupe s'était mis en garde, en cercle, Beryl et Verdel au milieu d'eux, afin de surveiller les moindres gestes des gardes qui les entouraient. Mais aucun d'eux ne bougerait sans un ordre de leur souverain. Diaman se pencha lui aussi sur la balustrade et scruta avec attention les traits de Krysos. « Ne fais-tu pas partie de cette ignoble engeance dont descend ce prophète de malheur qui n'a de cesse de vouloir nuire à ma gloire ? interrogea-t-il. Vos traits sont semblables… et ses yeux rouges maléfiques ! Oui, tu dois en être, mais comme est-ce possible ? Quel nouveau complot ourdit-on contre moi ? Que n'es-tu mort avec le reste de ta tribu, là-bas, dans le sud ! » Krysos s'approcha encore davantage de l'endroit surélevé où se tenaient ses adversaires et tendit vers eux la lame rougeoyante. « Je suis venu vous punir de ces crimes, déclama-t-il, résolu. Au nom de toutes vos victimes. - Tu comptes te battre contre tous mes hommes ? s'amusa Diaman, un sourire machiavélique sur les lèvres. - Qu'elle descende, elle ! » Il désigna Aegys de sa lame. « Et vous verrez si je ne suis pas de taille ! - Un duel. Intéressant. Aegys, désires-tu contenter ce gamin écervelé ? - Je suis plutôt d'avis de les massacrer sur place. Cela fera une bonne distraction pour vos courtisans. » Ceux-ci approuvèrent l'idée de la guerrière. Ce n'était pas la peur qui lui avait dicté cette alternative, mais la simple cruauté. Les Gardiens des Gemmes resserrèrent les rangs, s'attendant à un ordre d'attaque. Agata avait bandé son arc, les muscles de Sappir étaient en train de doubler de volume. Amber s'était emparée de sa dague, mais Syen, qui n'avait pas d'arme, restait un peu en retrait avec Beryl et Verdel. Obsidien, lui, se tenait prêt à couvrir ses compagnons des éventuelles flèches des archers. Mais Diaman était d'une autre humeur. « Nous avons déjà une exécution de prévue pour le banquet de ce soir. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. » Il parlait de la mise à mort comme n'importe qui aurait parlé du temps qu'il faisait. « J'avais plutôt pensé à une exécution publique. Les ennemis de l'Empire, qui ont causé la destruction des villages élémentaires, capturés et mis à mort. Voilà qui devrait satisfaire la plèbe. Et lorsque nous en auront fini, nous suspendront leurs cadavres aux tours de SolaPiair pour faire bonne mesure. » Aegys s'inclina servilement. « Comme Monseigneur voudra. » D'un geste, elle donna l'ordre aux soldats attentifs de capturer les rebelles. Krysos se détourna alors du petit groupe bien à l'abri sur la terrasse, dégoûté d'une telle lâcheté. Il leva son épée, bien décidé à ne pas se laisser prendre. La garde circulaire se rapprochait, boucliers levés. La fureur monta en lui, lentement mais sûrement… C'est alors que Beryl surgit du cercle de ses compagnons et se jeta sur son frère, le suppliant de ne pas se battre, de se laisser capturer sans faire d‘histoire. Krysos le repoussait sans brusquerie, en lui expliquant mentalement qu'il n'avait pas le choix, quand une exclamation venue d'au-dessus de lui retentit sur la place : « Monseigneur, qu'avez-vous ? Vous sentez-vous mal ? C'était la voix d'Aegys, mais empreinte d'inquiétude cette fois. L'empereur Diaman, courbé sur le parapet de la terrasse, avait porté la main à son cœur comme s'il avait été touché de plein fouet par un projectile mortel. Krysos regarda Agata et constata qu'elle n'avait pas tiré de flèche ; du reste, elle n'aurait pu l'atteindre là où il se trouvait. Les soldats s'immobilisèrent momentanément, attendant que leur souverain confirme ou infirme les ordres. Diaman tourna son visage vers le centre de la place. Son expression était partagée entre la surprise et la douleur. D'un doigt tremblant, il désigna le groupe de rebelles, toujours en garde, prêts à vendre chèrement leurs vies. Non, pas le groupe, mais une personne, une seule : Beryl, toujours cramponné au bras de Krysos, qui hurlait en esprit le nom de son frère. Les lèvres du souverain tremblèrent à leur tour, articulèrent des mots à voix basse, puis il s'écroula de nouveau, comme terrassé par un mal inconnu. Aegys reprit le commandement et, désignant Beryl du doigt aux soldats alentours, hurla de nouveaux ordres : « Prenez celui-ci vivant ! Ne lui faites pas de mal ! Laissez partir les autres, ou tuez-les s'ils résistent, mais capturez-le ! Par ordre de l'empereur ! » Elle avait utilisé un ton péremptoire mais son expression en disait long sur la perplexité qu'elle ressentait devant le revirement de son seigneur. Celui-ci fut ramené en arrière, porté en lieu sûr. Wavell, qui n'avait pas dit un seul mot, s'éclipsa lui aussi, avec les courtisans ; seule Aegys restait sur place afin de superviser le combat. Les Gardiens des Gemmes s'étaient rendus compte du changement d'ordre, et refirent cercle autour de Beryl, afin de le défendre. Le jeune muet, qui venait juste de se rendre compte qu'il était devenu le centre d'attention, s'accroupit au sol, les mains sur la tête, en pleurant doucement. Krysos essaya de le calmer, son principal souci étant de ménager une brèche dans les rangs ennemis afin de s'enfuir. Il se rapprocha d'Obsidien : « Nous n'avons pas à craindre les archers : s'ils veulent Beryl vivant, ils ne tireront pas. - Mais pourquoi lui ? - Je n'en sais rien, bon sang ! s'énerva Krysos. Pour l'instant, il faut se sortir d'ici, on se posera des question après ! Essaie de les empêcher d'approcher (il désigna du menton les soldats qui continuaient à s'avancer lentement), et si tu pouvais placer un bouclier autour de Beryl… » Obsidien se baissa vers le jeune homme recroquevillé et produisit autour de lui un petit bouclier personnel qui donnait l'impression qu'il était enfermé dans une bulle d'air. « Cela tiendra tant que je resterais suffisamment concentré. Va devant, je reste près de lui. - D'accord. » Krysos se porta en avant du groupe, l'épée brandit, tournant sur lui-même afin de tenter de faire face à tous les adversaires à la fois. Il y en avait beaucoup et aucune chance de repli. Le combat s'annonçait rude. C'est alors qu'un cri rauque résonna derrière lui. Sappir avait sauté en avant. Il s'abattit de toute sa masse sur le sol, et ses énormes poings firent trembler le pavé, ouvrant même des lézardes tout autour de lui. Les soldats en furent déséquilibrés et les compagnons choisirent ce moment pour passer à l'attaque. Agata se plaça à distance et cribla de flèches rapides comme l'éclair l'avant-garde ennemie ; Verdel avait trouvé refuge derrière elle. Amber profitait de l'impressionnante masse de Sappir pour s'abriter et distribuer ainsi des coups de dague bien placés. Krysos ne l'avait jamais vu en action, mais elle faisait preuve d'une efficacité remarquable. Syen avait ramassé la lance d'un des gardes et, la faisant tournoyer dans sa main avec une dextérité incroyable, il réussit à repousser bon nombre d'assaillants. Leur véritable atout restait le moine gigantesque qui distribuait de violents coups du plat de la main ou du poing, et faisait voler dans les airs les boucliers. Les épées des soldats ne l'égratignaient qu'à peine et Krysos se rua à ses côtés pour faucher ses premières victimes. Il se retrouva à un moment dos à dos avec Amber et, exécutant avec grâce une danse qu'ils semblaient avoir répété par cœur mais totalement improvisée, ils mirent à terre un nombre non négligeable d'ennemis. La jeune femme signifia son contentement en levant le pouce à l'adresse de son partenaire. Ils tinrent ainsi pendant une quinzaine de minutes, quand le flot de soldats commença à devenir incontrôlable. Des renforts cachés étaient venus en remplacement des soldats tombés. Le groupe se trouva progressivement acculé. Amber était couverte de contusions et Syen, malgré l'efficacité de sa lance, commençait à faiblir. Sappir était tombé à terre, fatigué par le poids de ses muscles ; le combat durait depuis trop longtemps pour lui, bien qu'aux yeux de Krysos, celui-ci eut parut court. Une blessure sanglante s'ouvrait dans son front, mêlant son fluide vital au rouge de ses yeux. Dans un ultime sursaut de résistance, il se jeta dans la mêlée, venant en aide à Amber et Sappir aux prises avec des assaillants. C'est alors qu'il entendit le cri étouffé qui le fit se retourner. Obsidien était tombé en arrière ; sa rapière roula au loin, et il resta à terre, sonné par le choc. Un grand guerrier portant une armure bleue argentée criblée de lumières venait de terrasser le prêtre. Le bouclier de protection qu'il avait érigé autour de Beryl commençait à s'effriter, à se dissoudre. Agata, restée tout au fond de la place, avait réussi à monter sur un gradin avec Verdel et tentait tant bien que mal d'arrêter ce nouvel adversaire en le visant des quelques flèches qu'il lui restait. Mais elles ne rencontrèrent aucune faille dans la cuirasse. Le guerrier anonyme se pencha vers Beryl, et le souleva du sol avec facilité. Il n'était pas très grand mais la sensation de puissance qui émanait de lui suffisait à imposer la crainte. La visière de son heaume, décorée d'ailes bleues, était abaissée sur son visage. Lorsque Beryl comprit qu'on l'emmenait de force vers un endroit inconnu, il se mit à tambouriner sur les épaules et le dos de son kidnappeur et battit furieusement des jambes, tout en appelant son frère. La peur de Beryl déséquilibra un moment Krysos. Ce fut ce moment qui lui manqua. Il vit le chevalier se retourner et emmener son frère par la porte souterraine ouverte. Des soldats le cernaient de toutes parts, mais pas pour l'attaquer : ils fuyaient le lieu de la bataille. Leur mission accomplie, aucun d'eux n'avait l'intention de se frotter davantage à ses adversaires qui s'étaient montrés plus que redoutables. Krysos voulut se relever, s'emmêla les pieds, buta sur un cadavre, puis sur un autre. Il ne voyait plus très clair, car les larmes brouillaient sa vue. Il entendait toujours la voix de son frère mais il ne le voyait plus : la porte s'était refermée sur lui. Verdel avait sauté à terre auprès d'Obsidien afin de s'enquérir de son état. Sappir s'était relevé tant bien que mal et aplatissait comme il pouvait les derniers fuyards. Krysos ne voyait rien de tout cela : il s'ingéniait à frapper contre la porte de toute la force qui lui restait, les sens altérés, la vue trouble, le sang bouillant. On avait emmené son frère. On le lui avait enlevé. Cela ne pouvait être… Il voulait son frère, dût-il cogner sur cette maudite porte jusqu'à s'en briser les mains ! Un sifflement terrifiant fendit l'air derrière lui et une douleur atroce lui traversa la poitrine. Palpant son corps à l'aveugle, il sentit la pointe d'une flèche au milieu de son torse. Sa tête bascula en arrière mais il ne perdit pas connaissance. Il entendit fuser les tirs de quelques arquebuses qui se perdirent autour de lui et distingua confusément ses compagnons en train de s'abriter de la grêle éparse de flèches sous les grands boucliers abandonnés ; il vit Amber courir vers lui afin de le mettre à l'abri sous l'un d'eux. Boitant, la main serrée sur la pointe métallique qui lui déchirait les chairs, il se laissa faire, le bras passé sur les épaules de la jeune femme. Il sentit ensuite une poigne puissante s'emparer de son corps meurtri et il ouvrit les yeux pour découvrir au-dessus de lui le visage fermé de Sappir. Il entendait vaguement la voix d'Amber à son côté qui lui criait de tenir bon, de ne pas s'endormir, de rester éveillé, qu‘ils étaient presque sortis de la ville. Mais ses sens étaient tournés vers Beryl, espérant plus que tout au monde capter un message, une émotion, un sentiment… Il perdit la notion du temps et quand il revint à lui, il distingua des arbres et sentit une odeur de feuilles mortes. Les rayons du soleil déclinants agressèrent ses yeux rougis par les larmes. Puis, avec la conscience qui lui revenait, la douleur se rappela à lui. Il poussa un gémissement en regardant le morceau de métal qui sortait de sa poitrine sanglante. Sappir essaya de le mettre sur ses pieds et pendant un instant Krysos se tint debout. Verdel se précipita sur lui, et lui cria qu'il allait devoir retirer la flèche. Puis Obsidien apparut dans son champ de vision, lui répétant sans arrêt qu'il était désolé, que c'était sa faute, qu'il s'était laissé surprendre… Krysos sentit un regain de force affluer à ses membres : il attrapa le prêtre par le col de sa tunique et se mit à le secouer avec une force inouïe : « Pourquoi ?! Comment cela a-t-il pu arriver ?! Tu devais le protéger ! Où est mon frère !? Qu'en avez-vous fait ?! Où est-il !! Beryl !! » De nouveau ses forces le quittèrent et il s'effondra dans les bras de Sappir. Il sentit les mains expertes de Verdel tâter la hampe de la flèche, mais il ne les vit pas la briser d'un coup sec. Quand la pointe de métal fut extraite de sa poitrine, la douleur le terrassa et il perdit connaissance… Il se voyait parcourir des couloirs sombres de pierre nue, hurlant autour de lui le nom de son frère, dépassant des cachots où pourrissaient des cadavres abandonnés, des portes fermées derrière lesquelles résonnaient des cris de désespoir… Beryl était parti. Il ne le sentait plus, il ne l'entendait plus. Jamais ils n'avaient été séparés d'une manière aussi brutale. Où était son autre moi ? Où était son jumeau ? Il voulait l'entendre ! Alors la conscience de Krysos vola en éclats.
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